De la pédagogie en Aikido

J'ai toujours eu une conception un peu particulière de la pédagogie en aikido. Parce que l'aikido est un art du corps, il me semble depuis longtemps que c'est à lui qu'il faut s'adresser en premier lieu, et non pas à l'intellect ni à la pensée.C'est pourquoi une vision spiralée de l'apprentissage, où on donne par touches des éléments que, petit à petit, le corps doit assembler à la manière d'un puzzle, me semble plus intéressante qu'un apprentissage linéaire.Bien sûr, cela n'exclut pas, dans cet apprentissage cyclique :- d'amener des éléments de base,- d'y revenir régulièrement,- et de les répéter, répéter et répéter encore.Cela veut aussi dire, parfois, donner des choses complexes avec peu ou sans explications, afin de faire germer les graines de l'envie de découvrir et de continuer à progresser pour atteindre cette complexité.Dans le domaine scientifique, la rationalité et la structuration m'ont toujours paru être des fondamentaux dans l'apprentissage. Néanmoins, je pense que cette structure-là n'est pas totalement adaptée à un apprentissage du corps.En effet, mon impression est que cette façon de travailler permet à l'intellect d'acquérir des connaissances, mais bride l'apprentissage corporel, qui est, de fait, le plus important pour notre pratique.C'est d'ailleurs intéressant de voir comment les enfants et les adultes se placent par rapport à l'apprentissage.Les enfants ont, dans l'apprentissage de l'aikido, une pratique beaucoup plus instinctive, beaucoup moins réfléchie ou rationnelle, qui chercherait à plaquer des schémas mentaux sur les techniques ou les mouvements qui sont proposés. Cela conduit à une bien plus grande liberté et à un apprentissage beaucoup plus rapide des techniques. Peut-être sont-ils incapables de nommer la technique ou de l'expliciter, mais leur corps est en mesure de la restituer dans une forme et un esprit plus proches de ce qui a été présenté.Le fait de penser ou de se représenter la technique avant de l'exécuter conduit, en premier lieu, à un ralentissement de celle-ci (la pensée ne pouvant pas agir dans le temps du corps) et à une fragmentation de celle-ci (la pensée devant découper la forme pour pouvoir se l'approprier).À la psycho-motricité, me semble toujours préférable, en aikido, le recours à la voie somato-psychique. C'est-à-dire l'expression par le corps de la forme, puis l'analyse et la pensée de celle-ci a posteriori.Cela conduit dans les cours, en premier lieu, à chercher des outils venant frapper ou imprimer des éléments dans les consciences corporelles, parfois par la rapidité, parfois par la répétition du geste de base, plutôt que par son explicitation. La pédagogie, pour moi, vise plutôt à venir renforcer les espaces proprioceptifs, à venir stimuler les vides conscientiels, par la transmission des techniques de corps à corps plutôt que par leur description rationnelle qui ne peut en capturer la complexité.Il est certain que cette façon de voir la pédagogie dans les arts martiaux peut être déroutante pour les Européens que nous sommes et qui nous référons au schéma éducatif traditionnel pour tout nouvel apprentissage. Néanmoins, je reste convaincu que cette façon d'amener par la répétition des éléments au corps est la plus à même d'amener une réelle progression (corporelle) de l'individu.Comme l'impressionniste suggère le monde par des touches de peinture, il me semble intéressant de construire le tableau de l'aikido par des touches répétées de techniques qui ne prennent sens que lorsqu'elles s'assemblent.

De l'Awase

Lorsque l'attaque survient, qu'elle soit codifiée ou ritualisée sur le tatami ou sous une forme verbale ou physique dans nos vies, le réflexe primitif est souvent l'une des trois options suivantes : soumission ou fuite, agression en retour, ou sidération et inaction. Quand on fait le parallèle avec la nature, et qu'un prédateur agresse une proie, on retrouve ces mêmes réflexes primordiaux : course pour essayer d'échapper au prédateur, coup de sabot ou morsures en guise de réponse ou arrêt du mouvement en attendant la sentence - je n'utilise pas à dessein le concept de "faire le mort" qui procéderait d'une ruse et qui ne me semble pas correspondre à l'état de saturation psychique qu'impose la sidération et qui rend impossible toute stratégie de ce type.

L'aikido propose par la répétition de travailler une autre forme de réponse, l'awase qu'on pourrait traduire par harmonisation ou harmonisation au contact qui cherche à maintenir la communication et le lien en réponse à l'agression. L'awase s'écrit en japonais avec le kanji ai de aikido qui signifie harmonie. Lorsqu'un débutant arrive dans la pratique (et régulièrement chez les plus anciens), le réflexe instinctif est de mettre en place une tension musculaire lors de la saisie (on pourrait parler de réaction épidermique au sens propre du terme) sans doute dans une volonté de manifester à l'autre l'appartenance du bout de corps saisi. Or, le réflexe naturel en retour est une montée de tension aussi chez l'attaquant dans une logique de crescendo entre les deux individus.

Le travail de l'awase est au contraire de proposer un espace de dépression (sur un plan spatial, temporel et énergétique) à l'attaquant et qui se traduit par une baisse du tonus musculaire au contact (légèrement avant, pendant ou après en fonction de la situation martiale). Cette sensation de vide au contact agit ainsi comme un espace de surprise pour l'attaquant qui s'attend inconsciemment à se voir renforcer par une mise en opposition et par la montée du niveau de tension de l'attaqué. Cet espace de vide chez l'attaqué provoque alors une baisse de ten,sion en retour. Ne nous méprenons pas, cette approche alternative n'est pas une fuite face à l'attaque, l'espace qui doit être construit pour l'attaqué doit être structuré, technique et correspondre à l'énergie, timing et possibilités psycho-motrices de l'attaquant et demande des répétitions nombreuses avant de fonctionner - parfois.

Le travail est immense pour arriver à mettre en place systématiquement cette stratégie d'harmonisation quelle que soit l'agression ou sa nature (que ce soit dans l'aikido ou dans la vie) mais la communion que procure ce travail pour l'attaqué et l'attaquant, lorsqu'elle est correctement mise en place, me semble être la voie même de l'aikido. Et lorsque, ce qui arrive dans la plupart des cas, la relation pique, accroche ou se tend, ce n'est qu'une invitation à répéter encore pour essayer de mettre en place ce principe d'awase.

De la mobilité dans la pratique de l’Aikido et de l’Aikishintaiso.

Lorsque le sabre descend du ciel, il ne me semble y avoir que deux possibilités : la mobilité et la vie ou l’immobilité et la mort. Au niveau symbolique, bien entendu, car l’éthique et le cadre du tatami nous préservent de cette extrémité. Dans la nature, il en est autrement : un torrent qui s’écoule mal est voué à disparaître, un animal réduit à l’immobilité est vite condamné.Par la répétition des gestes, l’aikido nous apprend à mobiliser notre corps et notre énergie pour agir. L’aikishintaiso nous apprend à dissocier les parties de notre corps et notre esprit ; à le rendre libre quand une douleur apparaît, à ne pas le laisser s’y enfermer.La souffrance me semble souvent liée à une absence de mouvement : c’est lorsque qu’aucun chemin ne semble empruntable que la souffrance apparaît. Et pourtant, il suffit souvent de faire un pas et de porter son regard ailleurs pour voir l’espace qui nous est offert. Le conflit se cristallise toujours dans cet espace restreint qui se situe entre nous et l’autre, ou entre ce que nous sommes vraiment et ce que nous croyons montrer.

Se mobiliser, c’est donner à son corps et à son esprit l’espace nécessaire qui permet de prendre un autre point de vue sur la situation et ainsi de l’objectiver. Vous avez sans doute déjà fait ce travail où, saisi en Yonkyo par les deux bras, la première réaction est de se raidir et de ne percevoir aucun échappatoire. Et pourtant, vos mains sont libres, vos poignets sont libres, vos coudes sont libres, vos épaules sont libres, votre bassin est libre… mais qu’en est-il de votre esprit ?La mobilité dans la pratique, vous la vivez déjà à chaque attaque, vous la travaillez sur chaque posture. C’est un premier pas qui ne demande qu’à grandir.Une autre mobilité est possible : celle qui vous conduit à vous confronter à d’autres altérités. Les occasions sont nombreuses de se mobiliser pour rencontrer d’autres pratiquants, dans la région où de nombreuses possibilités de pratique sont offertes, ou à l’extérieur, en France comme à l’étranger. C’est l’occasion d’expérimenter, de se mettre à l’épreuve et de rencontrer d’autres pratiques, langues, cultures et individus. Je ne saurais que vous inviter à faire ce pas!

De la pratique

Un mois de mai ou de juin, il y a quelques années. Un dimanche après midi. Les corps couverts de sueurs séchées sur les peaux.  Nous travaillons au sol des immobilisations. Le travail s'est fait plus lent, plus profond. Les couleurs du ciel au dehors sont en train de changer : les traits de soleil qui découpaient des portions de tatamis le matin ont laissé la place aux rayons gris des nuages. Quelques gouttes de pluie viennent frapper aux fenêtres. Le vent vient carresser le toit du dojo. Les immobilisations rentrent à chaque technique un peu plus loin dans les corps.  Au travers des vitres, nous voyons les arbres se mettre à danser avec le vent. Une valse lente qui bientôt se transforme en gigue. La pluie entre à son tour pour battre la mesure. Les gouttes viennent frapper légèrement le plafond du dojo en des milliers de bruits métalliques. La pluie devient averse. Les cymbales deviennent taikos. À terre, les nikyo continuent à pénétrer les corps. Dehors le noir a remplacé le gris. Des trombes d'eau s'abattent sur le dojo. Les regards des pratiquants se croisent incrédules et souriants. Comme si le ciel lâchait enfin prise. Ou les coeurs ?

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